Nouvelle en deux temps

 

Style narratif – Version 1

Quelqu’un doit mourir à la fin d’une histoire d’amour

 

La musique, forte à tuer la nuit, le brouhaha de la foule en transe nationaliste et nous, nous cinq, qui habitions la marge de la fête, ensemble. Peut-être étais-ce l’éternité, peut-être que nous y goûtions.

Peut-être, pensais-je, et le souvenir me revint souvent, à fleur d’âme comme à fleur de mémoire, peut-être que l’éternité goûtait la bière chaude et le rhum bon marché. L’éternité existait dans ces moments fugaces, par exemple quand sa main, au milieu de la plaine trouée, s’appuyait lourdement sur mon épaule, en quête d’un équilibre précaire que je tentais de conserver afin qu’elle ne tomba pas. Moments fugaces, qui s’entêtèrent, s’entêteront encore longtemps au chevet de mon cœur. Ces moments où je fermais les yeux pour plonger au creux de son parfum, au plus profond de la chaleur de son corps, son corps tout près du mien dans l’herbe contre laquelle nous posâmes notre ivresse et qui buvait nos exhalaisons éthyliques à grandes goulées égoïstes, ces moments existeront après le vide noir entre les étoiles, là où tous les yeux ne s’ouvriront plus jamais. Moi, là-bas sur l’herbe, près d’elle. Moi, dans ce passé, qui l’amour à tous les temps de l’indicatif, dans ce morceau d’éternité perdu parmi tant d’autres.

Nous étions nous, nous cinq, ensemble comme d’habitude, depuis ce toujours qui remontait à si loin, que quiconque avait attrapé la trentaine et entretenu quelques conversations avec le Bon Sens ne risquait plus la tentative de se souvenir avec précision. Mais ce soir-là, ils parlaient fort d’une idée qui m’ennuyais, et bien qu’elle fût à porter de regards, je m’évadai dans la rêverie, je songeai à elle, au passé malgré le présent d’alors.

J’existai pendant dix-huit années avant que nous ne devenions ce nous deux proverbial, emblématique, immuable. Dans le flou de la fin de l’adolescence, entre les études secondaires et le cursus universitaire, nous nous rencontrâmes au café du Cégep. Elle portait deux grands foulards colorés et un soutien-gorge rapiécé sous une camisole de coton trop grande, un jean incrusté à ses jambes fines et les godasses du Che. De longs cheveux ramassés en un chignon piqué de crayons de plomb. Devant elle, un petit écran plat. Pendant les études au Cégep, je ne devrais la voir qu’en de rares occasions sans sa précieuse technologie, ses foulards et ses godasses.

Après ce souvenir, et j’appelai à la rescousse mes facultés affaiblies, en silence car la conversation de mes amis tanguaient vers les solutions à tous les problèmes de la Terre, ces solutions cachées au fond des bouteilles d’alcool, peu après ce souvenir donc, à cette époque trouée de cuites, d’un guitariste, d’un plombier, de deux touristes Ontariens et d’un malencontreux clarinettiste, Patrick apparut dans sa/ma vie. Je ne vivais pas l’amour alors, aussi nous devînmes amis sans arrière pensée.

Comment j’avais pu, pensais-je encore, pendant tant d’heures, de jours et de nuits, penser à elle sans éprouver cet amour…

Elle aima Patrick, et Patrick l’aima. Ils s’abandonnèrent à la simplicité de l’idée dès le premier baiser, qui débuta en timide fleur bleue un vendredi soir au pas d’une porte et s’acheva en taureau triomphant au son de la machine à laver, un dimanche après-midi. Étais-ce lui, Patrick lui-même, sa personne, charismatique, drôle, d’une intelligence vindicative, ou ses doux yeux bruns noyés sous de longs cils noirs et des boucles brunes lancées en bataille au-dessus de sa gueule carrée et de son nez en trompette, ou le sexe, sa bouche le long de son ventre, au bout de ses seins, au creux de ses cuisses, entre ses omoplates, sur sa nuque, au-dessus des fesses, sous les oreilles, lui en elle, elle en lui, encore, à se faire mal, à se faire hurler, à se faire pleurer? Est-ce pour répondre à cet impossible pourquoi qu’on écrit des romans d’amour?

Au creux de chaque fibre de son être, de son âme, je vis, moi et les autres, nous vîmes naître, grandir puis jaillir une grande lumière, d’une beauté éblouissante. Comme l’impertinence, l’opiniâtre, l’effronterie de ses vingt ans bénéficièrent de cette clarté. Sa morgue devint compassion, sa ténacité s’affirma, son aplomb emprunta quelques nuances à la délicatesse. Sans aucun doute, à cause de lui, grâce à lui, à travers lui, elle devint une meilleure version d’elle-même. De même, grâce à lui, l’amour m’assassina.

Hannah, scindée à son Hugues, si bien qu’il devenait parfois difficile de distinguer qui s’exprimait, et par l’intermédiaire de quelle bouche, m’extirpa de mon songe qui tournait à la mélancolie. Elle exigeait une réponse à une question de vie ou de mort pour les insectes toujours inconnus qui prospéraient – emblèmes de la diversité, de l’évolution, de la Vie Sur Terre, je comprenais, non?- dans l’humus amazonien. Que lui rétorquais-je, sinon un assentiment complet, que je jetai en pâture à la conversation, advienne que pourra, je me levai aussitôt après en prétendant entendre hurler, depuis mon cerveau jusqu’à ma vessie, l’appel de la nature.

Qualifier les Plaines d’Abraham de refuge naturel confinait au ridicule, sauf pour les citadins de la Haute-Ville qui ne s’aventuraient plus au-delà. J’en étais. Nous étions installés dans un coin relativement calme malgré la beuverie qui suivait son cours annuel, au bas d’une pente abrupte où le Musée attendait. Des tables à pique-nique servaient d’îles à plusieurs petits groupes, dont un pourvu d’un guitariste. Je m’éloignai vers les arbres qui formaient une frontière entre notre coin de plaine et le kiosque Édouard-Bélanger. Je posai les pieds dans le profond des feuilles accumulées sous les érables et les ormes, tapis mollasson qui désarçonnerait jusqu’au plus sobre des compatriotes humains.

Son rire, derrière mon oreille, devant la musique, les cris, les soupirs grossiers émergeant du noir où j’allais me soulager, son rire avant les ténèbres me vrilla l’intérieur. Elle m’avait suivi et entendait comme moi le couple (ou les gens, nous ne sûmes jamais nous décider sur la question) copuler comme des bêtes enragées. Elle rigolait, appuyée sur mes épaules, titubante. Quelques pas plus loin, elle tombait contre moi et je la retenai de justesse. Son hilarité se calma, soudain elle me regarda, soudain elle pressa ses lèvres contre les miennes. Elle enfonça sa langue. Ses mains pressèrent ma poitrine, mon ventre, mon bas-ventre, mon sexe, mes fesses, mes cuisses, mon sexe, mon dos, elle me pressa contre elle. Et moi je saisis son visage entre mes doigts, après mon tremblement de corps, mon effondrement de cœur. Je la repoussai à peine et l’embrassai, et mis dans ce baiser tout mon amour d’elle. Elle se dégagea, reprise en apparence par une hilarité ivre.

–          Hahaha, arrête ça, t’es folle. On est folle et on est saoule. Dommage que Patrick ait manqué ça, hahaha.

Après, elle me tira par la manche, retour vers les amis, vers la vie normal des gens normaux qui se saoulent normalement un soir de St-Jean-Baptiste sur les Plaines d’Abraham. Elle raconta les gens qui baisaient dans les buissons, et nous rîmes. Et je ris aussi, malgré la mort qui envahissait mon être à chaque écho de sa voix dans ma tête, folle, folle, folle, folle, folle.

Cette histoire d’amour se termina. Et je vécus morte. À côté d’elle, avec nous cinq, longtemps.

Style narratif – Version 2

 

D’amour, mon cœur crève

 

La musique résonne. Les cris de la foule abattent la nuit. Nous, nous cinq, nous sommes loin du show. La St-Jean sur les Plaines, dans la folie ivre, on a donné. On aime s’entendre parler. S’entendre dire des conneries. S’entendre rire.

Ce soir, on rit à en fendre le temps. Rien d’autre n’existe, juste nous cinq. C’est l’éternité, maintenant. Tout nous appartient. Ce qui est depuis avant nous. Les ormes centenaires, les érables millénaires, le fleuve au pied de la falaise. Ce qui nous passe mille pieds au-dessus de la conscience. Celle en train de naître au moment où j’éclate de rire. Celui sur le point de s’assassiner, quelque part. Un moment, ce moment, à moi, à nous. Nous, nous tangons sur l’herbe inégale. Elle m’entoure la taille de son bras. Sa tête se renverse vers l’arrière. Son parfum me frôle. Je plonge, yeux clos. Nous rions encore, j’oublis tout de suite de quoi. Tout m’appartient, nous cinq, elle et moi, juste elle. L’éternité, peut-être que ça juste ça. Un moment qu’on va oublier. Peut-être que ça goûte la bière chaude et le rhume bon marché. Peut-être que ça sent la nuit d’été. Je réalise soudain, je dois me souvenir. Puisque le fugace s’échappe, le souvenir doit rester. Je me le répète plusieurs fois. Souviens-toi, souviens-toi. De toutes mes forces. Patrick, Hannah et Hughes, les scindés des poumons, des reins, du cœur. Elle et moi. Je me souviens. Et je ris, c’est la Fête Nationale, je me souviens. Je ris et elle rit avec moi.

Elle titube. Elle pose sa main sur mon épaule maintenant. Je la retiens, elle va tomber. Son équilibre précaire s’appuie sur moi. Sa taille pressée contre mes doigts. Un sein enveloppé de coton, écrasé contre mon bras. Sa chaleur me vrille d’envie. Son haleine humide dans mon oreille murmure un charabia. Ensuite, son rire éclate, trop fort, et j’aime ça. Il y a ce parfum doux contre sa peau. Vanille, karité,  Je la regarde s’éloigner. Sa beauté m’envahit. Je chavire. Une lampée de bière se coince dans ma gorge serrée. Mes amis dans la noirceur chamboulée se pose sur l’herbe. Mon nom résonne. Je les rejoins. Là, j’atterris sur l’herbe près d’elle. Elle rote. Je souris. Je l’aime. Je l’amour. À tous les temps de l’indicatif. Dans ce morceau d’éternité perdu parmi tant d’autres.

Nous sommes cinq, ensemble comme d’habitude. Depuis un toujours qui remonte à loin. Le souvenir flou le reste. Après avoir attrapé la trentaine, la prudence s’impose les réminiscences de la belle époque. Cette époque où un verre d’eau et deux tranches de bacon viennent à bout d’une cuite. Je les écoute, ils m’ennuient. Ils parlent, ils oublient de rire. Elle range son sourire. Alors, je m’évade dans l’avant. Je pense à elle.

Voilà, j’existe pendant dix-huit ans. Puis, on se rencontre. Nous devenons tout de suite nous. Duo proverbial, emblématique, immuable. Nous avons l’amitié tatouée sur le front. Notre rencontre se déroule au café du Cégep. Tables et chaises débordent. Le barista siffle. Elle pose un café au lait sur mon cahier de notes. Se lance sur la chaise libre en face de moi.  Deux grands foulards colorés autour du cou. Un soutien-gorge à la bretelle rafistolé au duck-tape sous une camisole de coton. Trop grande, la camisole. Un jean incrusté à ses jambes fines. Les godasses du Che. Ses cheveux longs d’alors ramassés en un chignon piqué de crayons de plomb. D’un sac informe elle extirpe ce l’ancêtre de l’ordinateur portable. Je vois encore chaque jour du Cégep passé avec elle. Ses foulards, ses godasses, son ordinateur.

Ouf, une bière froide contre mon bras. Je cris. Ils rient. Je bois. La rêverie attends, je repars. J’appelle en renfort mes facultés affaiblies. En silence, leur discussion reprend. Ils sauvent le monde. Les fonds de bouteilles sont à découverts maintenant. C’est là que se cachent toutes les solutions, à tous les problèmes. Ceux de la Terre inclus. Ceci explique cela. Je retourne au rêve.

Au moment où on s’imbrique d’amitié, époque trouée. De cuites. D’un guitariste. D’un plombier. De deux touristes de confession anglophone. Et d’un malencontreux clarinettiste. À cette époque, Patrick apparait. Pouf, abracadabra. Dans sa vie à moi, dans ma vie à elle. Mon amour pour elle dort encore. Avec Patrick, on devient amis.

Elle aime Patrick, et Patrick l’aime. Ils s’abandonnent. À la simplicité de l’idée. Dès le premier baiser. Une fleur bleue un vendredi soir. Au pas d’une porte, elle me raconte. Ça se conclut un dimanche après-midi. En taureau triomphant, au son de la machine à laver. Est-ce lui, Patrick lui-même? Sa personne, charismatique, drôle. L’homme d’un intelligence vindicative. Ou ses doux yeux bruns noyés sous de longs cils noirs? Ses boucles brunes lancées en bataille au-dessus de sa gueule carrée? Son nez en trompette? Ou le sexe? Sa bouche le long de son ventre. Au bout de ses seins. Au creux de ses cuisses. Entre ses omoplates. Sur sa nuque. Au-dessus des fesses. Sous les oreilles. Lui en elle. Elle en lui. Encore. À se faire mal, à se faire hurler, à se faire pleurer? Est-ce pour répondre à cet impossible pourquoi qu’on écrit des romans d’amour?

Alors, elle se métamorphose. Chaque fibre de son être. Son âme. Je le vois. Les autres aussi. Nous voyons naître une lumière en elle. Une lumière d’une beauté éblouissante. Sa morgue s’adoucit. Sa ténacité s’affirme. Son aplomb emprunte les courbes de la délicatesse. L’effronterie de ses vingt ans se couche pour ne plus se relevée. Sans aucun doute à cause de lui. Grâce à lui? À travers lui? Patrick. Patrick qui s’enfile maintenant une rasade de rhum à même la bouteille. Elle, collée sur lui maintenant. Elle est une meilleure version d’elle-même. C’est peut-être à cause de lui, aussi, que l’amour va me détruire.

Hannah-scindée-à-son-Hugues, m’extirpe de mon ailleurs. Tant mieux, je mélancolise trop. Elle exige une réponse à une question fondamentale. Sauver les insectes de l’humus amazonien. L’emblème de la diversité, de l’évolution, blabla. Je comprends? Oui, oui, oui, je comprends. Je lui rétorque mon assentiment complet. Aussitôt, je me lève. La nature appelle de toute façon. Pas très fort, mais je prétends le contraire.

Qualifier les Plaines d’Abraham de refuge naturel confine au ridicule. Sauf pour les citadins de la Haute-Ville qui ne s’aventurent plus au-delà. J’en suis. Nous sommes installés dans un coin calme. Au bas d’une pente abrupte où le Musée attend. La beuverie suit son cours annuel aux alentours. Des tables à pique-nique servent d’îles à plusieurs petits groupes, dont un pourvu d’un guitariste. Je m’éloigne. En me concentrant. Je me dirige vers une rangée d’arbres. Une sorte de frontière entre notre coin de plaine et le kiosque Édouard-Bélanger. Je pose les pieds dans le profond des feuilles accumulées sous les érables et les ormes. Tapis mollasson capable de désarçonner jusqu’au plus sobre des compatriotes humains.

Son rire, derrière mon oreille. Devant la musique et les soupirs qui émergent du noir. Là où je pense me soulager. Juste pour voir… Son rire me chamboule l’intérieur. Elle entend comme moi le couple en copulation enragée. Elle rigole, appuyée sur mes épaules, titubante. Nous nous éloignons en riant. Quelques pas plus loin, elle tombe contre moi et je la retiens de justesse. Son hilarité se calme. Soudain. Elle me regarde. Soudain. Elle presse ses lèvres contre les miennes. Ça fait mal. Elle adoucit sa prise. Ça fait bon. Elle enfonce sa langue. Ses mains contre ma poitrine. Mon ventre, mon bas-ventre, mon sexe, mes fesses, mes cuisses, mon dos. Elle serre contre elle. Et moi je saisis son visage, dans un tremblement de corps. Dans mon effondrement de cœur. Je la repousse à peine et je l’embrasse. Je mets dans ce baiser tout mon amour d’elle. Elle se dégage, reprise en apparence par une hilarité ivre.

–           Hahaha, arrête ça, t’es folle. On est folle et on est saoule. Dommage que Patrick ait manqué ça, hahaha.

Elle me tire par la manche. Retour vers les amis. Vers la vie normale des gens normaux. Les qui se saoulent un soir de St-Jean-Baptiste sur les Plaines d’Abraham. Elle raconte les gens qui baisent dans les buissons. Nous rions. Et je ris aussi. Malgré la mort, froid latent. Chaque battement de cœur.  Chaque écho de sa voix dans ma tête. Folle, folle, folle, folle, folle.

Cette histoire d’amour se termine. Et je suis morte. Et je vais vivre morte. Je le sais. À côté d’elle, avec nous cinq, longtemps.

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